25.02.2010

TRAVAILLER 2 HEURES PAR JOUR –ADRET – 1977

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Ce livre extrêmement intéressant publié en 1977, reédité plus tard en format de poche*, est (après vérification) devenu introuvable**.Une réedition serait nécessaire et d’actualité. En attendant cet improbable moment, voici déjà le chapitre 1 de la seconde partie***. Des extraits de la suite, prochainement. (Scanner un bouquin, avec un logiciel de reconnaissance de texte...).

On y retrouve quelques idées développées aussi par BOB BLACK dans "Travaillez, moi? Jamais" éditions l'esprit frappeur

-Episodes publiés sur ce blog 1-2-3-4-5-6-7-8-9 -10-11-12-Fin Cliquez pour atteindre (en 2eme partie de "note")

*1ère édition, éditions du Seuil, 2ème Seuil, Points actuels

**Sauf  en bibliothèque ou chez les bouquinistes.

*** Donner extrait de la première, constituée d’interview intéressant d’ouvrier de divers secteur me semble trop long, moins pertinent ici.

Bonne lecture.

Les commentaires sur ce blog sont fermés, mais -> (commentaires, débats, (menaces de l'éditeur?), ICI)

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Ps : Qui et que sont les auteurs devenus? et  histoire du livre

 

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TRAVAILLER DEUX HEURES PAR JOUR

Partie II, chapitre 1 Le droit à l'utopie

Tout est parti, pour moi, d’une question ; quel était le sens de mon activité scientifique qui m'entraînait à poursuivre obstinément l'exploration de mondes toujours plus lointains, quand les "vrais " problèmes, ceux que pose 1' évolution de l’humanité, demeuraient, malgré leur urgence, hors des murs de l'Institution scientifique? Alexandre Grojendieck qui posait cette question, voilà maintenant quatre ans, y avait répondu pour lui-même. Il avait abandonné les mathématiques, où il était considéré comme un génie, pour se consacrer au mouvement écologique et à la critique de la science.

     J'étais alors physicien-théoricien, passionné par un métier que je possédais bien, reconnu sur le plan international, assuré de mon avenir. La prise de position de Grothendieck vint ébranler mes certitudes et je cessai, assez rapidement, de croire à ce que je faisais. Il m'a fallu plus d'un an pour en tirer les conséquences en arrêtant de faire de la physique. J'avais pourtant la chance d'avoir une situation privilégiée qui me permettait, sans obstacle matériel majeur, de me reconvertir à une autre recherche qui restait à définir. Mais abandonner l'activité scientifique qui soutenait ma vie tout en la dévorant. C'était comme se séparer d'une femme qu'on aime encore quand on s'aperçoit que la vie commune n'apporte plus rien. Après avoir pris cette décision, je me suis senti longtemps très angoissé, comme en état de manque. Heureusement, je n'étais pas seul. Nous nous trouvions plusieurs à espérer une autre recherche, centrée sur les questions de tous, qui sont aussi nos questions, recherche ouverte sur la vie, que nous pourrions pratiquer autrement, sans souci de compétition, de hiérarchie, de signature, sans division du travail. Rêve encore, qu'aucun projet précis ne venait gager.

 

Libérez les horaires!

L'un d'entre nous proposa un jour l'idée suivante : nous pourrions essayer de construire un modèle économique qui permettrait d'évaluer la quantité de travail nécessaire au fonctionnement de la société et -vraisemblablement - de montrer que la durée actuelle du travail pourrait être assez fortement réduite. Bien que motivée par des raisons politiques, cette étude se présentait, à son début, sous une allure scientifique. Je m'étais chargé de rédiger une première version de notre travail. Le parti pris que nous avions adopté me conduisait, tout naturellement, à utiliser le langage universitaire auquel j'étais habitué : objectivité rassurante du discours scientifique qui permet d'abriter dernière un " nous " impersonnel le " je " de celui qui écrit.
      Mon interrogation initiale sur le sens de mon propre travail, je l'avais déplacée. En   "bon scientifique " je m'étais débarrassé de ma question en l'élargissant : quel était le sens du travail en général? Et, surtout, je m'étais efforcé d'y donner une réponse quantitative : en dénombrant les heures perdues, passées à un travail qui n'a pas de sens pour celui qui le fait ; en montrant qu'on pouvait les réduire.
     Cet aspect de la recherche, qui amène, à démontrer, à analyser, à enchaîner les idées avec souci de cohérence et à manier des arguments chiffrés, je ne le renie pas. Mais l'envie me prend aussi de dire ce que je ressens, ce qui donne sens à ma vie, quels sont mes rêves et mes espoirs, Difficiles aller et retour entre deux styles, ruptures de ton parfois brutales, navigation malaisée entre l'impersonnalité et l'impudeur, entre les chiffres et les tripes...
      Quelle que soit ma façon de le dire, ce qui fait la matière de ce livre ne m'est jamais indifférent. Car il ne s'agit pas ici d'atomes, de molécules ou de symboles mathématiques, de tous ces objets de la Science que j’ai maniés pendant vingt ans et qui, au fond, me laissaient froid.
Ici, il est question de ce qui fait la trame de notre vie, de ma vie. Le temps. Le travail. Le temps de travail. Le travail du temps... ça évoque pour moi, comme pour chacun, toutes sortes d'images et de fantasmes.
     Il y a d'abord l'espoir ou 1'illusion qu'il pourrait exister une autre société où je pourrais vivre plus pleinement, plus passionnément, plus près de mon désir. Ce qui anime ma recherche actuelle, c'est la vision de ce que pourrait être la " vraie " vie, de ce que je peux en savoir : souvenir de moments merveilleux qui me font crier : encore et plus!
Comment laisser tout cela de côté? 
    Boulot-métro-dodo : cette ritournelle désenchantée, voilà ce que j'en entends : le travail, qu'il soit pénible ou confortable, ennuyeux ou passionnant exclut la jouissance. Le temps qui passe au travail est perdu pour ce qui me tient au cœur, pour ce qui me fait rêver ; la bise acide de l'aventure, l'amour brûlant ou serein, la joie des corps d'où resurgit la nostalgie du paradis perdu, Le temps qui s'écoule et qui fuit, c'est le temps de cette "vraie" vie qui m'échappe. Compte des jours mal vécus, compte à rebours de l'heure où je serai largué : voici la mort qui s'avance à pas de grisaille. Ma mort, certaine, mais que je ne peux pas imaginer; la 'mort du monde, angoisse que je peux, elle, nommer :   catastrophe écologique ou apocalypse nucléaire. Craintes qui me poussent à me battre contre un système fou qui met, de fait, l’humanité en danger. Craintes dont je perds conscience dans la vie trop bien remplie de tous les jours. D'abord grâce au travail, qui revient ici par ce détour. Meilleur remède à l'angoisse, le travail qui, comme une drogue, me fait oublier ou surplomber la mort; qui, jour après jour, me permet d'user le temps en attendant que le temps m'ait usé; mais qui me donne aussi ce que chacun devrait pouvoir connaître : le contentement de mettre au monde une création qui porte sa marque, de s'exprimer, de donner un sens collectif à sa vie. J'ai la chance, aujourd'hui, d'un tel travail : écrire dans ce livre, en profitant de mes privilèges universitaires qui me laissent la liberté de mon temps.
Où est le progrès?
Voici, pour commencer, des chiffres. Peu nombreux, mais frappants.
Je considère l'économie française pendant deux périodes de quarante ans chacune : 1896-1936 et 1936-1976. Dans la première période, la productivité (c'est-à-dire la production par homme et par heure) a été multipliée par 3. Dans le même temps, la durée du travail a été divisée par 1,4. Pendant la seconde période, la productivité a augmenté encore plus que pendant la première : elle a été multipliée par 3,4; mais la durée hebdomadaire du travail n'a pratiquement pas varié (1).
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Note de bas de page:
1. J -J. Carré P. Dubois et E; Malinvaud La Croissance française, Paris, Le Seuil.
1972. Rapports sur les Comptes de la Nation 1973, INSEE, 1974.

    Là où il fallait, en 1896, un travail hebdomadaire d'une soixantaine d'heures, 6 heures suffiraient aujourd'hui pour assurer la même production. Entre-temps, la durée hebdomadaire du travail n'a diminué que de 30 %. Un choix de civilisation a été fait : utiliser les possibilités ouvertes par le développement prodigieux de la technique au cours des cent dernières années non pour réduire le temps de travail, mais pour accroître la production.
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     Au début du siècle, la condition de vie des ouvriers était, selon ce qu'il nous en semble aujourd'hui, bien proche de la misère. La production, insuffisante à en assurer l'amélioration, ne croissait que lentement. C'est pourtant à cette époque qu'ont eu lieu les diminutions significatives des horaires de travail. Dans la seconde période, au contraire, malgré un niveau de vie initial bien   supérieur, l'augmentation de productivité a été entièrement consacrée au progrès de la production, sans que la durée du travail change appréciablement. C'est finalement depuis la guerre qu'a été fait, de manière radicale, le choix d'une société, productiviste et consommatrice, choix qui, au début du siècle restait encore indécis. Je ne cesse de m'étonner de ce paradoxe et de ce que si peu de gens s'en étonnent...
     Les réductions du temps de travail ne résultent pas de l'opération du Saint-Esprit, ni du bon vouloir du patronat, mais de dures luttes ouvrières. Au début du siècle, le mouvement ouvrier a comme objectif principal la diminution de la durée du travail. En réponse aux luttes ouvrières est votée la loi du 30 mars 1900 qui fixe la journée maximale de travail à 12 heures par jour pour les hommes et à 11 heures pour les femmes et les enfants de plus de 12 ans. Qu'il ait fallu une loi pour spécifier de telles limites dit assez la précarité de la condition ouvrière à cette époque et l'ampleur des combats qui restaient à mener. Sous l'influence des anarcho-syndicalistes, très sensibles à tout ce qui concerne l'émancipation de l'individu, la CGT décide, au congrès de Bourges en 1904, de l'objectif prioritaire de la lutte pour les deux années à venir : la limitation à 8 heures de la journée de travail. La motion finale du congrès prévoit   "d'organiser une agitation intense et grandissante à l'effet que : le 1er mai 1906 les travailleurs cessent d'eux-mêmes de travailler plus de 8 heures ".
   Il apparaît clairement dans ce texte l'idée de ce qu'on appelle aujourd'hui l'autoréduction du travail. Ce mot d'ordre est par exemple explicitement développé par le responsable syndical Emile Pouget connu par ses pamphlets parus sous la signature de " père peinard " : "Le jour où nous voudrons fermement les 8 heures, nous n'aurons qu'à opérer nous-mêmes. Il n'y aura qu'à nous entendre et à quitter les ateliers et les usines une fois 8 heures de travail accomplies. Ce jour-là, y aura pas d'erreur! Ni patrons, ni gouvernement n'auront assez de puissance pour nous faire travailler cinq minutes de plus. Il faudra bien que les charognards   mettent les pouces."   Mais le choix deux ans à l'avance, de la date du déclenchement de l'action fournissait au gouvernement le moyen de l'entraver : les masses ouvrières qui se dirigeaient, pleines d'espoir, vers la place de la République, lieu prévu pour la manifestation du 1er mai 1906, furent dispersées, avant d'avoir pu se rassembler, par des forces de police exceptionnellement nombreuses. Malgré tout, l'alerte avait été chaude pour le pouvoir qui fait adopter dés juillet 1906 une loi instituant le principe d'un repos hebdomadaire d'au moins 24 heures consécutives. La loi des 8 heures ne devait finalement être votée qu'en avril 1919 en réponse à l'agitation révolutionnaire qui s'était répandue dans toute l'Europe à la suite de la Révolution soviétique.
     La dernière réduction importante de la durée du travail date de 1936.
A la suite de la grève générale, le gouvernement fit adopter deux mesures qui étaient revendiquées depuis longtemps : la semaine des 40 heures et les 2 semaines de congés payés.
    Les trente dernières années, on a vu se développer une situation toute différente. La durée hebdomadaire du travail, fortement augmentée dans l'immédiat après-guerre, n'a depuis lors décru que très lentement et se situe encore au-dessus du niveau de 1936. Production et consommation ont par contre grimpé en flèche. Avec l'ensemble du monde industrialisé, la France a connu, depuis la guerre, une   "croissance" régulière et importante. Cela se traduit par des chiffres : de 1949 à 1974, la production intérieure brute, c'est-à-dire le volume des biens et des services produits, a été multipliée par plus de 3. En dépit de très fortes inégalités, qui ne se sont pas réduites avec le temps, la majeure partie de la population a profité de cette croissance pour améliorer son confort matériel. Ainsi, aujourd'hui, 80 à 90 % des   "ménages"   possèdent un récepteur de radio, un réfrigérateur, une télévision; et il y a de 60 à 70 % des ménages qui ont, par ailleurs, une automobile, un aspirateur, une machine à laver, un électrophone (1).
Le parc de logement, insuffisant et vétuste, s'est complètement renouvelé : 41 % des logements français ont été construits entre 1949 et 1973. Dans les douze dernières années, plus de 4 millions de logements, utilisés comme résidences principales, ont été mis en service. Dans le même temps, plus d'un million, de logements anciens ont été rénovés.
Alors qu'en 1962 la proportion des logements sans eau courante s'élevait à 22%, elle n'était plus que de 3 % en 1973 (2). Le revenu mensuel moyen, net d'impôts, pour un couple ayant deux enfants se situe en 1975 autour de 6 500 F (3). Ce chiffre surprendra sans doute par son ampleur. Comment a-t-il été obtenu? En supposant que la somme totale de ce que chacun gagne en France a été répartie équitablement entre tous les foyers. Il s'agit donc d'un calcul théorique, qui montre que, dans une situation d'égalité, l'ensemble des Français vivrait confortablement. Mais (voir l'annexe à la fin du livre) la France est l'un des pays où les écarts entre les revenus sont les plus grands. Parler de moyenne dans ces conditions n'a guère de sens : de très nombreux Français   sont réellement pauvres alors que d'autres moins nombreux sont excessivement riches.
     En face de cet accroissement spectaculaire de la richesse nationale, la durée du travail est demeurée,   nous venons de le voir, remarquablement stable; pour les salariés, une moyenne de 44 heures par semaine en 1972, soit 10 % de plus que les 40 heures fixées par la loi de 1936. Bien sûr, la durée des vacances est passée, depuis lors, de 2 à 4 semaines, soit une réduction de 4 % du temps de travail annuel.
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Note de bas de page:
1. Philippe Sallée,   "L'équipement des ménages au début de 1974 ", INSEE, M37, 1975 2. N. Seligmann, Economie et Statistique, no 64, 1975. p. 19.
3. Voir l'annexe.

Ceci ne compense même pas cela. On pourrait opposer à cette considération globale la baisse régulière du temps de travail observée depuis 10 ans. Mais le taux de diminution est faible, inférieur à 1 % par an 1, alors que, dans le même temps, le taux de croissance de l'économie atteignait presque 6 %.
    A la fin de 1974, alors que le nombre de chômeurs dépassait le million, la durée hebdomadaire de travail n'était pas descendue au-dessous de 42 heures : on n'est pas encore revenu aux horaires que les luttes ouvrières avaient permis d'obtenir voici 40 ans. De plus l'urbanisme tel que le système capitaliste le pratique exile les travailleurs de plus en plus loin du lieu de leur profession : entre le boulot et le dodo, beaucoup de métro. Ainsi ces dernières années, les diminutions de la durée de travail ont été compensées pour moitié par un allongement des trajets. L' "amplitude de la journée de travail ", c'est-à-dire le temps que chacun passe en dehors de chez lui pour l'exercice de sa profession dépasse en moyenne 11 heures par jour 2. Le travail continue de dévorer le temps de vivre.
    Mais pour le moins, les conditions de son exercice ont-elles changé? Qu'en est-il des cadences élevées, des bruits insupportables, des risques d'accident, de la parcellisation, des trajets longs et pénibles? Y a-t-il, objectivement, amélioration ou aggravation? Quelle que soit la réponse objective à ces questions, il est hors de doute que le travail est, de plus en plus, ressenti comme vide de sens, comme contrainte insupportable. On constate une "allergie" au travail 3 qui se traduit par un taux d'absentéisme élevé qui dépasse souvent 10 % par toutes sortes de malfaçons, souvent volontaires, par des grèves sauvages qui n'ont parfois d'autre objet que de protester, de manière muette, contre le travail lui-même.
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Note de bas de page:
1. Données sociales. INSEE, 1974, p. 40.
2. B. Seys, Economie et Statistique, no 69, 1974. p. 59.
3. J. Rousselet. L' Allergie au travail. Paris, Le Seuil, 1974; coll.   "Points actuels", 1978.

Durée du travail et système politique.

    La société où nous vivons à beau nous paraître injuste, folle, invivable, elle existe massivement et son maintien est garanti par des forces dont il est difficile de triompher. Ces forces, ce sont d'abord celles auxquelles se heurte depuis toujours le mouvement révolutionnaire : les puissances économiques, le pouvoir politique qui les représente, l'appareil de répression qui assure la garde de leurs privilèges ce sont celles qui, en définitive, devront   être vaincues pour que le pouvoir change de main et qu'un nouveau régime puisse s'établir.
    Et puis, il y a les forces qu'on peut qualifier d'idéologiques, celles que la société a placées en chacun de nous, à notre insu. Ce qu'il nous est permis de penser, de faire, d'aimer a été décidé pour nous sans que nous en ayons conscience : il y a les préjugés, les dégoûts, les habitudes que nous avons acquis par l'éducation; le cadre de nos raisonnements qui a été forgé par l'école; l'information qui nous est livrée filtrée et déformée; la manière de s'habiller, de manger, de vivre que nous empruntons à notre entourage et dont nous ne pouvons trop nous démarquer sous peine d'être rejetés; le moule pour notre pensée que nous fixe l'adoption inévitable du langage commun. Notre révolte même est canalisée dans les voies de ce que nous pouvons imaginer comme possible et nous n'arrivons tout simplement pas à mettre en cause certains aspects de l'ordre établi   tellement ils nous paraissent naturels. Mais lorsqu'une occasion nous permet de dévoiler et d'attaquer l'un de ces obstacles idéologiques, le terrain sur lequel se déroule l'action politique s'en trouve élargi et les perspectives des luttes sociales sont renouvelées. Mai 68 a ébranlé le principe de l'autorité; et des actions comme celles des Lip, impensables auparavant, ont pu depuis lors avoir lieu. La parole des femmes, que le MLF a forcé à entendre, a miné la distinction, établie par les hommes, entre vie privée et vie publique et a fait apparaître que tout le quotidien est politique. Après les réalisations du MLAC, il n'est plus aussi évident que nous devions abandonner passivement notre corps au soin de spécialistes longues ment formés   et dûment diplômés. Et la révolte des minorités met en cause la légitimité de l'état centralisateur, l'uniformité nationale qu'il impose, la langue commune qu'il prescrit, en revendiquant un pou- voir local, rapproché du citoyen, le droit à la diligence, la libre disposition du parler maternel.
    La société actuelle a un intérêt vital à ce que la question du travail ne soit pas discutée. Pour éviter tout débat, elle nous a inculqué toutes sortes de bons principes. La durée du travail, en particulier, apparaît déterminée avec la rigueur d'une donnée naturelle. Diminuer l'horaire journalier de 8 heures, fixé voilà plus de cinquante ans, semble aussi inconcevable que de réduire le nombre de jours de l'année, que de changer le nombre d'heures que compte le jour. Le travail, dans sa nature et dans sa durée, répétitif, ennuyeux, mangeur de vie, apparaît aujourd'hui comme inévitable. Il est vrai que, de plus en plus nombreux, des marginaux, des jeunes, des femmes contestent cette nécessité. Cette contestation n'est pas prise au sérieux par des gens qui se targuent de réalisme : elle ne serait qu'un luxe que peut se permettre une société dont la richesse est le produit d'un travail intense et qui ne peut tolérer cette contestation qu'à la condition qu'elle ne s'étende pas trop. Nous voulons au contraire appuyer cette révolte en montrant qu'il est parfaitement raisonnable, dans l'état actuel de la technique, de diviser par 3 ou 4 la part de travail pénible et ennuyeux que réclame le fonctionnement de la société dans son ensemble.
       Cette affirmation va sans doute faire sursauter et conduire plus d'un lecteur à aborder la suite avec le plus grand scepticisme : s'il était possible, nous dira-t-on, de réduire la durée du travail autant que nous le disons, ça se saurait et ça se ferait Nous ne pouvons nous contenter d'attribuer cette réaction de scepticisme aux préjugés idéologiques que la société a développés en chacun de nous. Il nous faut encore voir pour quelle raison cette société se défend avec tant d'énergie dés que le travail est mis en question. Pourquoi le progrès technique a-t-il été utilisé presque uniquement pour développer la production de biens matériels et de services consommables et a-t-il si peu servi à diminuer la durée du travail? Il vient immédiatement à l'esprit de mettre en cause la société capitaliste. Le désir de profit de l'entrepreneur et le désir d'accumulation du consommateur se conjuguent sur le mode du toujours plus. La croissance : pour le Capitaliste, produire plus, c'est vendre plus et, ainsi, multiplier les occasions de profit. Il faut donc que 1'appareil   de production tourne à plein rendement Pour le consommateur, c'est la perspective d'acquérir demain le jouet que possède déjà le voisin et que la publicité présente comme la solution réaliste au rêve d'une autre vie. L'espoir du mieux-être vient masquer la réalité de l'exploitation et de l'inégalité et contrarier le désir de révolte que cette situation devrait susciter. Dans les conditions actuelles, l'iniquité sert le système en alimentant l'envie : pour avoir les moyens d'assouvir la soif d'achats qu'elle provoque, il faut travailler plus, quitte à y gâcher sa vie. Enfin, le maintien d'une durée élevée du temps de travail assure la société capitaliste contre une "mauvaise" utilisation du temps libre qui lui ôterait des possibilités de profit. Où irait-on, si les gens faisaient eux-mêmes ce qu'ils doivent acheter aujourd'hui ; aménager leur logement, réparer leur voiture, prendre soin de leur corps? Faire tout cela aujourd'hui; il n'en est guère question : on n'en a pas le temps, on en a perdu le goût. Libre champ est donné à l'industrie des   "services" qui nous vend à grands frais ce que nous ne pouvons plus faire nous-mêmes : organiser nos vacances, avoir des relations avec les autres, découvrir et exercer notre corps.

       Incriminer le capitalisme ne suffit pas : pour toute société, même socialiste, où l'appareil est centralisé et concentré dans quelques mains, diminuer la durée du travail est une opération qui présente de gros risques. Bien sûr le pouvoir dispose de parades à la libération du temps. Les gens peuvent être découragés de s'intéresser de trop près à ce qui, de fait, les regarde, sous le prétexte que des problèmes tellement complexes doivent être confiés à des experts ou à des fonctionnaires dont la docilité est assurée. Ils peuvent être poussés à passer leur temps libre devant un verre ou au spectacle de la télévision. Ils peuvent être aussi, ce qui revient au même, fortement invités à assister à des réunions multiples où les thèmes de discussion ont été décidés en haut, où les débats sont soigneusement canalisés par les hommes de confiance du régime, où les conclusions sont inévitablement conformes à ce qui avait été prévu. Mais les débordements restent toujours possibles, le temps libre risque d'être utilisé pour discuter, pour s'organiser à la base, pour inventer des formes de vie collective. Le pouvoir ne trouve plus alors en face de lui des individus anonymes, isolés, prêts à l'acceptation, mais des groupes conscients, forts, difficiles à manipuler.
      Une importante diminution de la durée du travail ne peut avoir lieu que dans une autre société qui ne serait pas gouvernée par le profit et où le pouvoir de division et les possibilités concrètes d'organisation seraient le plus possible décentralisées au niveau d'unités dont la taille permette qu'on s'y connaisse et qu'on s'y reconnaisse ; communautés, collectifs d'immeubles, organisations de quartier, de village, associations, etc.
Pourquoi ne pas utiliser, pour décrire cette société, les termes habituels? Pourquoi ne pas parler de "socialisme" et d'"autogestion"?
      Mon hésitation à utiliser ces mots vient de ce qu'ils sont, d'une certaine façon, usés avant d'avoir servi. On les entend trop souvent dans la bouche de gens qui sont manifestement résolus à ne pas mettre en cause les fondements du capitalisme - profit et catégories marchandes - ni la centralisation du pouvoir économique et politique. Par ailleurs, il n'y a, de par le monde, aucune expérience existante à laquelle nous puissions nous référer sans réserves. L'autogestion yougoslave, ce qu'on nous raconte de la Chine, les pratiques trop oubliées du mouvement anarchiste nous fournissent d'importants éléments de réflexion mais ne suffisent pas à définir un modèle qui nous satisfasse pleinement.
     Par quel moyen s'assurer du pouvoir? Comment ménager la transition entre ce qui existe aujourd'hui et la société "autre" dont il est question ici? Comment être sûr, en l'absence d'exemple concret, qu'une   telle société peut fonctionner et durer sans retour en arrière ou recours à la contrainte? Répondre à ces questions est, je le sais bien, la condition de toute action politique qui vise à transformer la société. Mais notre objectif n'est pas ici d'ébaucher un programme politique; il est de contester les solutions qui nous sont imposées aujourd'hui.
Pour cela je partirai de renseignements économiques, de données sociales, de caractéristiques psychologiques tirées de la société actuelle mais, au lieu de me laisser enfermer dans la logique folle du système, j'utiliserai ces faits   "autrement".
    Ce souci de ne pas trop m'éloigner du réel limitera ma vision de ce qui devrait être : je me baserai sur un système de prix, alors qu'on voudrait échapper à la société marchande; je parlerai souvent comme si les mêmes objets devaient continuer d'être produits bien que je sache qu'il faut les repenser; et surtout, je ne semblerai guère tenir compte de tous les changements qu'une société fondamentalement différente de la nôtre engendrerait : structures mentales, manière de vivre, comportement social, éducation, en seraient nécessairement transformés.
    Cette manière de faire m'assurera cependant d'un certain ancrage à la réalité : en ne décollant pas trop du terrain de ce qui existe, j'éviterai de trop "planer". D'ailleurs, il ne s'agit pas ici de tirer les plans d'une société idéale, mais de regarder d'un œil critique ce qui se passe dans la société où nous vivons.
Le droit à l'utopie.
      Mais voilà : je mélange le rêve et la réalité et ça ne se fait pas. Le Droit à la paresse 1 ou l'An 01 2, c'est agréable à lire au lit le dimanche matin, avec le café au lait et les croissants. Pour le pain quotidien, on s'en remet aux économistes de métier : ils ont le monopole des chiffres et l'autorisation de s'en servir; il n'est permis d'entrer dans leur monde qu'à condition d'utiliser leur méthode : partir de la situation actuelle et construire à coup d'enquêtes et d'ordinateurs un plan pour les années suivantes. Au rythme de 5 % par an, l'avenir se développe sans rupture avec le présent. Pour ce qui est du long terme, on ne sait pas où on va, mais on y va : scientifiquement.
      Et si la réalité était folle? Et si c'était le rêve qui nous ouvrait la voie de la sagesse? Les écologistes, qui osant poser ces questions, nous pressent de choisir entre   "l utopie ou la mort"3 . Ici, nous préférons l'utopie.
      Il y a d'abord une question de méthode, je l'ai dit. En physique, nous avons souvent recours à des "modèles" théoriques qui incorporent à gros traits ce qui caractérise une situation. On peut, en changeant les données de départ, réaliser sur le papier des "expériences" par la "pensée" qui permettent de comprendre certains phénomènes qu'on ne peut étudier au laboratoire : le fonctionnement des étoiles, par exemple.
J'utilise l'utopie en ce sens : c'est un "modèle" de société non autoritaire où le rôle moteur du profit a disparu. Nous pourrons, grâce à ce modèle, évaluer ce que le système capitaliste nous coûte en peine perdue, chiffrer le gâchis et l'exploitation dont chacun, dans son travail et sa vie, a conscience mais sans pouvoir en mesurer l'étendue.
     Mais il se trouve que ce "modèle" de société n'est pas un simple intermédiaire de calcul qu'on peut oublier après s'en être servi. C'est l'utopie séductrice qui anime notre action, la société-modèle vers laquelle tend notre militance, l'ailleurs de nos rêves où abondent le lait et le miel.
     Au siècle dernier, le socialisme était une pure utopie. Mais cette utopie guidait la marche du mouvement ouvrier qui n’hésitait pas à se battre pour sa réalisation. Aujourd'hui, dans sa version autoritaire et centralisée, le socialisme est devenu une réalité qui fait plutôt fonction de repoussoir.
      Le socialisme libertaire, lui, n'a fait l'objet que d'expériences limitées qui ont été écrasées avant d'avoir fait leurs preuves. On ne peut donc se baser, pour ce type de société, sur aucun modèle existant. Là comme il y a cent ans, c'est toujours l'utopie qui nous guide. Je ne vois aucune raison d'en éprouver de la gène : ce n'est pas parce que la société autogestionnaire n’existe nulle part que sa réalisation est impossible. Et puis ceux qui ironisent : "vos idées, c'est de l'utopie!", ceux qui se résignent au "réalisme" - qu'ils soient partisans du capitalisme ou du socialisme modèle Lénine - ont-ils vraiment motif à être si fiers du monde qu'ils nous ont fait?
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Note de bas de page:
1. P. Lafargues Le Droit à   la paresse, Paris 1883; réédité chez Maspero.
2. Gébé, L 'an 01, Paris, Editions du Square (Folio).
3. R. Dumont L 'Utopie ou la Mort, Paris, Le Seuil, 1974.
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24.02.2010

2ème partie Chapitre 2 Travail lié, travail libre

Intro K.D; Une raison possible de la non-réédition de "Travaillez deux heures par jour", tient peut-être au fait qu'il demanderait une actualisation, les chiffres et statistiques datant pour la plupart de 1974-5, (temps de l'écriture du livre). Ceci n'affecte en rien les qualités de pensée et de prospective de l'ouvrage. Au contraire, les progrès réalisés depuis, notamment par l'informatique, et la production robotisée rendent-ils la façon d'appréhender l'organisation sociale autour, pour et par le travail, encore plus obsolète. Bonne lecture

-2ème partie-

CHAPITRE 2

Travail lié, travail libre

Le travail aujourd'hui.

 "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front", " tu enfanteras dans la douleur». Voilà Adam et Ève chassés du Paradis terrestre et associés dans la souffrance du travail : celui de l'homme aux champs et celui de la femme en gésine; cette souffrance qu'évoque le met travail qui, à l'origine, servait à désigner un instrument de torture. Nulle surprise que ce mot ait été réservé, au Moyen Age et Jusqu'à la Révolution, pour nommer l'activité pénible et méprisée des pauvres, de ceux qui n'avaient que leurs bras pour vivre. Le noble qui exerçait le métier des armes, le grand bourgeois qui occupait une charge, l'artiste ou le savant qui se consacrait à son oeuvre prétendaient se livrer de leur plein gré à leur activité favorite. Utiliser pour décrire cette activité le même terme que celui qui servait à désigner le labeur des manants, des domestiques, des gens de basse condition aurait ouvert la voie à des comparaisons inadmissibles - il ne pouvait en être question.

Dans la société actuelle, il existe. Comme il y a deux siècles, des métiers déplaisants et d'autres qui sont agréables; et il est toujours aussi vrai que les tâches pénibles et ennuyeuses sont mal payées et peu prestigieuses, alors qu'au contraire les activités les plus rémunératrices sont, en général, socialement bien considérées et intéressantes pour Ceux qui les font. Mais aujourd'hui le PDG dit à ses ouvriers, le médecin à sa femme de ménage, l'ingénieur à sa secrétaire :   "Nous partageons le même sort, nous sommes des travailleurs."   Car ce qui a Changé, c'est qu'il est maintenant politiquement dangereux d'affirmer ses privilèges.

La naïveté, la franchise, le cynisme d'autrefois ne sont plus de mise Ces privilèges qui existent toujours, il faut les dissimuler : pour cela, il est impératif de proclamer par les mots une égalité qui n'existe pas dans les faits. La prétendue communauté dans le travail sert à cacher la réalité de son exploitation.

"Tout travail mérite salaire" : encore une de ces expressions qu'on dit "toutes faites" mais qui, en réalité, ne sont pas nées du hasard et qui expriment dans le langage courant ce que la société nous impose de penser, qu'il y a un lien obligatoire entre le travail et l'argent qui le rémunère. Le travail est alors une marchandise comme une autre : il ne vaut que parce qu'on peut le vendre, il n'est estimé qu'à la mesure de son coût. Dans une société où toute l'activité humaine n'est plus considérée que sous l'angle de l'achat et de la vente, il paraît impossible de toucher à la hiérarchie des salaires, de supprimer les primes, de mettre en cause les privilèges de telle ou telle catégorie. La machine économique, nous dit-on, ne peut fonctionner qu'à l'aide de ces stimulants matériels : ce sont les carottes qui font trimer les ânes. Et il est plus inconcevable encore que des gens puissent travailler sans en tirer aucun profit matériel.

Et pourtant, gageons que plus d'un de ces "réalistes"   qui ne conçoit pas d'autres motifs au travail que l'argent, estime tout naturel, en rentrant chez lui, de trouver les enfants soignés, la maison en ordre, la table mise, le dîner servi. Or, toutes ces tâches ont été remplies gratuite- ment par   "sa"   femme qui   "ne travaille pas».  Elles auraient pu, si cela avait été nécessaire, avoir été accomplies par une employée rémunérée, garde d'enfant, femme de ménage. Il s'agit donc bien là d'un travail au sens où notre société l'entend. Des heures passées à des tâches de ce type (travail ménager, jardinage, bricolage...), on peut essayer de faire le compte. On s'aperçoit alors avec surprise que près des 3/5 du travail fait dans notre société n'est pas rémunéré et échappe donc à l'économie de marché (cl. encadré, p.116-117).

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116

(Texte de l'Encadré-déplacé) LE TRAVAIL non rémunéré

Essayons d'évaluer quantitativement la part relative du travail rémunéré et du travail non rémunéré en France aujourd'hui. Pour les salariés en 1972, la durée du travail était de 43,3 heures en moyenne pour les hommes, et de 36,8 heures pour les femmes 1. Dans cette évaluation, il à été tenu compte des absences de courte durée (maladie, mauvais temps, etc.). Nous corrigeons ces chiffres de 3 % pour tenir compte de la légère diminution du temps de travail qui est due à la baisse de l'activité économique. En les multipliant par le nombre de semaines de travail, environ 41, on obtient le nombre d'heures de travail rémunéré dans l'année. Pour les non-salariés, soit 20 % environ de la population active: la Journée de travail est en général plus longue que celle des salariés. Mais il faut considérer que les paysans, qui représentent la moitié des non-salariés, passent une partie appréciable de leur temps pour subvenir à leurs propres besoins. Ceci compense à peu près cela : nous prendrons donc pour les non-salariés la même durée de travail que pour les salariés.

La population   "active"   se composait en 1972 de 12,8 millions   d'hommes et de 7,8 millions de femmes 2. Avec le chômage, ces chiffres ont diminué de 3 % environ. Ces éléments nous permettent de calculer, pour l'Année 1975, le nombre d'heures de travail rémunéré : pour les hommes, 24.5 milliards; pour les femmes, 12,7 milliards. Évaluons   maintenant le temps de travail non rémunéré. Pour cela, nous disposons d'une enquête de I'INSEE sur l'emploi du temps des citadins dont l'âge est compris entre 18 et 65 ans 3. On peut en tirer le temps qui est passé à ce qui, sans conteste, doit être considéré comme travail : cuisine, nettoyage, entretien, jardinage, soins aux enfants, courses. Les hommes y passent en moyenne 1,5 heure par jour; les femmes, quatre fois plus : 6 heures par jour, en moyenne, et il faut majorer ce chiffre de 10 % 

pour tenir compte des tâches effectuées à l'occasion d'autres activités considérées comme dominantes : par exemple, tricoter dans le métro ou devant la télé. Dans la tranche d'âge située entre 18 et 65 ans, il y a environ 14,9 millions d'hommes et autant de femmes 4. Il faudrait minorer ces chiffres de 5 % environ pour tenir compte des cas qui sont exclus de l'enquête sur l'emploi du temps des citadins : infirmes, prisonniers, etc. Il faudrait par ailleurs les majorer de 5 à 10 % pour tenir compte des ruraux (30 % de la population française), qui passent nette- ment plus de temps que les citadins à des activités non rémunérées.

Nous négligerons ces deux corrections qui tendent à se compenser On conclut de tout cela que les hommes, dans la tranche d'âge considérée consacrent aux activités domestiques : 14 900 900 x 1,5 x 365 = 8,1 milliards d'heures, contre 35,6 milliards d'heures dans le cas des femmes. Une dernière correction est à faire pour tenir compte de la contribution des jeunes et des vieillards. Nous négligerons celle des enfants de moins de 15 ans et des vieillards de plus de 75 ans et nous supposerons que les adolescents et les personnes âgées de 65 à 74 ans travaillent à la maison, moitié moins que les adultes. Le travail non rémunéré fait par les hommes passe ainsi a 9 milliards d'heures, celui des femmes à 40 milliards d'heures. On voit que le nombre d'heures rémunérées est nettement inférieur à celui des heures passées au travail non rémunéré que nous évaluons à 49 milliards : près des 3/5 du travail fat dans notre société capitaliste échappe à l'économie de marché.

Note de bas de page:
l Donnés sociales, INSEE, 1974,   p. 16
2. Annuaire statistique INSEE, 1974, p. 522.
3. Yannick Lemel, "les budgets-temps des citadins", INSEE, 1974
4. Annuaire statistique, INSEE, p. 16

 

FIN DE L'ENCADRE

Ceci amène à nuancer le rôle de l'argent comme moteur du travail. Ce n'est pas le seul possible; visiblement, tout dépend des circonstances.

Dans une société où chacun aurait son temps, où chacun aurait pris l'habitude de mettre la main à la pâte, ces activités ménagères seraient partagées par tous. Elles reprendraient leur sens, symbole d'échange mutuel d'affection, prise en charge collective des aspects concrets de la communauté à laquelle on appartient; occasion de faire plaisamment ensemble des tâches qui, accomplies tous les jours par une seule personne, deviennent profondément ennuyeuses. Mais aujourd'hui ces activités ne sont pas équitablement réparties : les 4/5 des tâches ménagères sont effectuées par les femmes. Ce travail est fait "pour rien" comme on dit. C'est-à-dire que, dans la logique du système, il ne vaut pas grand-chose...

On peut vérifier à partir des données de l'encadré un fait qui est à la fois bien connu et bien peu reconnu : les femmes travaillent nettement plus que les hommes. Et pourtant ce travail intense effectué par les femmes leur rapporte bien peu : seulement le quart de la masse salariale totale revient aux femmes: le travail ménager n'est pas rémunéré, les femmes sont deux fois moins nombreuses que les hommes à travailler à l'extérieur, et elles y sont moins payées qu'eux. Dans un monde où la considération et le pouvoir vont avec l'argent, ceci en dit long sur la condition qui est faite à la femme.

Le temps où nous ne sommes plus occupés à  "gagner notre vie" au travail - à la gagner ou à la perdre - ce   "temps libre" serait-il perdu pour le capitalisme? Prendrait-il le risque que nous en disposions comme nous l'entendons pour vivre notre vie par nous-mêmes? Laisserait-il passer une occasion de profit alors qu'il est possible d'inclure aussi ce temps de non-travail dans le monde marchand?

Il développe donc l'industrie du loisir : spectacles, vacances, sports, voyages organisés. D'un côté, il y a le travail, le temps du travail, celui qui compte, qui se vend. De l'autre, le temps de la consommation où nous achetons ce qui a été préparé pour nous. Seuls nos rêves nous appartiennent. Et encore...

Travail lié, travail libre.

Plaçons-nous maintenant dans cette société "autre" dont nous avons parlé plus haut. J'y distinguerai deux sortes de travail.

Il y a d'abord le travail pénible et ennuyeux qui demeure nécessaire pour faire fonctionner la société dans son ensemble. J'appellerai travail lié l'ensemble de ces activités : c'est le   "boulot», qui n'a guère d'autre intérêt que de procurer à chacun les moyens matériels de l'existence.

Il y a ensuite le travail libre : qui a un sens pour celui qui le fait; l'activité créatrice qui trouve en elle-même sa justification; les tâches accomplies au service d'une communauté suffisamment restreinte pour qu'on se sente y appartenir consentement. Je suppose que le "travail libre" s'organise de manière décentralisée et qu'il échappe en tout état de cause à l'économie de marché.

Travail lié. La complexité des sociétés industrielles entraîne le regroupement des individus dans de vastes unités : grandes entreprises, villes, région ou nation. On ne comprend pas bien leur fonctionnement sur lequel on a fort peu de prise; on se sent perdu, noyé dans la masse; on est, dans ces conditions, peu motivé pour fournir le travail nécessaire à la bonne marche de ces organisations.

Il est certainement souhaitable et possible de décentraliser beaucoup d'activités qui, aujourd'hui, s'effectuent dans ces grandes institutions.

Des groupes à taille humaine, où tout le monde se connaît (villages, groupes d'immeubles et de maisons) pourraient prendre en charge bien des problèmes de gestion qui sont aujourd'hui effectués par l'administration centrale. Mais ces groupes, il faut les relier entre eux : assurer les transports, acheminer le courrier, administrer tout ce qui ne peut donner lieu à une gestion décentralisée (les services de chirurgie spécialisée, par exemple...); De même, l'organisation actuelle de l'industrie peut être mise en question Des appareils aujourd'hui achetés tout faits pourraient être montés localement; leur réparation par des non-professionnels pourrait être rendue possible; la construction ou l'aménagement des logements pourraient être faits par leurs occupants. Mais, là aussi, la décentralisation a des limites. Il n'est pas très raisonnable de vouloir couler de l'acier, fabriquer des moteurs ou tasser de la toile au niveau du village; toutes ces opérations, faites avec un outillage rudimentaire, demandent un temps démesuré, alors que la technique moderne permet de les exécuter en grand, rapidement et efficacement.

Toutes les activités qui ne peuvent, même dans une société différente, être décentralisées constituent la base du travail lié. La division du travail poussée à l'extrême rend ces tâches particulièrement rebutantes Ceux qui les conçoivent, qui les organisent et qui les imposent n'ont rien de commun avec ceux qui les accomplissent. Imaginons, au contraire, le travail lié réparti entre tous : les fonctions d'organisation et d'exécution seraient beaucoup moins séparées qu'aujourd'hui, car s'il 's'avère nécessaire de confier à tel ou tel la charge de diriger ou de contrôler un ensemble de travailleurs, on sait que cette personne s'est trouvée dans le passé et se retrouvera dans l'avenir en position d'exécutant; position qui n'exclut pas une participation collective a l'organisation du travail permettant d'utiliser à plein l'esprit d'invention et les compétences de chacun. Dès aujourd'hui, les patrons les plus avisés, constatant que la monotonie du travail parcellaire entraîne une baisse du rendement et de nombreuses malfaçons, laissent à leurs ouvriers une grande liberté pour organiser et exécuter comme ils l'entendent la production pour laquelle ils ont été engagés; Hors du contexte capitaliste, cette prise en charge du travail par ceux qui le font serait facilitée; Il serait donc possible de rendre le travail lié plus intéressant. Malgré tout, ces améliorations ne pourraient suffire à rendre passionnant le 119 travail monotone et répétitif qu'implique la production de masse et la gestion des grandes institutions.

 

Dans la société actuelle, ces tâches sont confiées aux travailleurs les plus défavorisés, aux femmes et aux immigrés notamment : c'est la version moderne de l'esclavage. Qu'au contraire elles soient partagées par tous : ce serait la plus sûre garantie pour qu'on n'impose pas aux hommes et aux femmes des tâches qui pourraient être faites par une machine, rendues moins pénibles, ou simplement supprimées En échange du travail lié que l'individu donne à la collectivité, celle-ci lui fournit de quoi subvenir à ses besoins. Est-ce dire qu'à tout travail de ce type on doive attacher un salaire? Ou bien qu'au contraire, le travail lié puisse être considéré comme un service dû à la société (comme aujourd'hui le service militaire), les besoins de chacun étant couverts par des allocations sans rapport avec le travail? Faut-il payer davantage les travaux selon qu'ils sont plus pénibles ou ennuyeux que d'autres? Ou bien fixer des horaires d'autant plus réduits que le travail est plus dur? Y a-t-il un moyen terme entre le système du salariat avec l'inégalité et la compétition qu'il entraîne, et l'organisation du travail obligatoire qui, en l'absence de contrepartie matérielle immédiatement tangible, risque de se muer en travail forcé? N'y a-t-il pas contradiction entre l'utilisation rationnelle des compétences, des goûts et des aptitudes et la rotation des tâches qui semble nécessaire si on veut éviter le retour a une société hiérarchisée comme la nôtre?

 

Ces questions sont aussi vieilles que le socialisme. Je n'ai pas la prétention d'y donner de réponse absurde et ma première réaction est de me contenter de les poser. On me presse d'en dire plus. Là où je croyais être simplement honnête en refusant de camoufler mes doutes, on me reproche de donner l'impression que je ne veux pas me   "mouiller".   Et qui sait, peut-être est-ce un peu vrai... Or, si je ne sais pas de réponse, il y a des choses auxquelles je crois et je peux bien les dire. Tout d'abord, il me paraît évident que la société   "autre"   qui me sert de référence ne peut être réellement différente de la nôtre qu'à deux conditions. Que l'argent perde son rôle central, ce qui suppose, entre autres choses, que les écarts de niveau de vie soient très réduits.

Que tout le monde prenne une part réelle, et non simplement symbolique, aux travaux obscurs que requiert son fonctionnement. Je peux ensuite remarquer que l'autogestion du travail lié doit le rendre moins désagréable; et que ce travail serait plus acceptable s'il était fait, non pour le profit de quelques-uns, mais dans l'intérêt de tous. Je crois que ces remarques sont justifiées, mais aussi, qu'à trop se fonder sur elles, on risque gros, comme nous le montre l'histoire récente. Quand, passé l'enthousiasme des premiers mots, le zèle révolutionnaire se refroidit, les "volontaires" sont désignés d'office, les récalcitrants sont dénoncés, les mauvaises têtes sont rééduquées... On connaît le processus qui conduit au Goulag. Je dois avouer que, détestant l'injustice, je redoute encore plus l'oppression, qu'il s'agisse d'un état policier ou d'un système fondé sur une contrainte de l'opinion si forte qu'elle interdise toute originalité. Et s'il faut absolument choisir, je présume, au moins transitoirement, plus de stimulants matériels à plus de police et d'endoctrinement.

Mais à ce dilemme, qui semble bien être celui des sociétés productivistes, pourrait échapper une société qui libérerait le temps. Je fonde cet espoir sur les possibilités nouvelles qu'apporterai une réduction très importante des horaires de travail. 2 heures par jour de travail (lié); ce qui fait, dans l'année, environ 500 heures réparties avec toute la souplesse que cette réduction permet : on a enfin le temps de vivre... et de travailler (librement). Il est vrai que, par contraste, ce temps plus ou moins mort peut être particulièrement dur à supporter. Mais le partage de ce mal nécessaire peut conduire à sa diminution : bien des tâches pénibles, qui semblent indispensables quand c'était d'autres qui les faisaient, apparaîtraient comme superflues si tout le monde y était confronté. L'autogestion - qui requiert pour se mettre en place que chacun dispose de beaucoup plus de temps libre qu'actuellement -, supposons-la réalisée. Chacun, ayant un réel pouvoir sur ses conditions de travail, oserait imaginer et réaliser des solutions pour alléger les tâches à faire, solutions dont il serait le premier bénéficiaire.

Le progrès, ce serait vraiment l'affaire de tous.

 

 

Travail libre.

Autrefois les paysans prêtaient la main à leurs voisins pour la moisson, pour la construction des bâtiments, quand tel ou tel était   malade ou dans le besoin. Cet échange ne donnait pas lieu à une comptabilité. Il était réglé par le sentiment de faire partie d'une communauté solidaire. L'irruption des valeurs de la société marchande à peu à peu fait disparaître ces pratiques. Aujourd'hui encore, des conseillers municipaux, des membres d'associations culturelles et sportives, des militants politiques animent bénévolement la vie locale.

Et le travail fait dans les familles excède en quantité celui qui est accompli et rémunéré à l'extérieur. Mais tout le travail qui est fait gratuitement dans la société actuelle, j'hésite beaucoup à le qualifier de   "libre". Car il est fondé bien plus sur le sens du devoir, sur la soumission que la tradition exige de la femme, sur l'esprit de sacrifice du militant, sur le goût du pouvoir du notable de village que sur une solidarité que notre société n'encourage guère.

Si le temps n'était plus compté, si disparaissait la course au profit et à la consommation, si une éducation différente préparait au travail d'équipe, des groupes autonomes pas trop importants pourraient se constituer et vivre dans l'égalité : on y partagerait les tâches, les services, les produits du travail fait sur place. Est-ce là un rêve qui n'exprimerait que la nostalgie d'un passé condamné par l'évolution fatale de la société industrielle? Je pense au contraire, guidé par l'expérience personnelle d'une vie communautaire que je goûte de plus en plus, qu'il s'agit d'un pari qui est raisonnable parce qu'il est fondé sur un besoin fondamental de l'homme : établir des relations vraies avec son semblable. L'échange de travail sert à créer, à maintenir et à symboliser l'échange de paroles, de gestes et de sentiments. Alors le travail fait localement, à la maison ou pour les voisins, n'apparaîtra plus comme une activité de seconde zone, dévalorisée et soumise à l'exploitation mais pourra prendre son sens comme mode d'expression des rapports qui unissent des personnes égales et libres.

La centralisation des opérations de production et de gestion ne se justifie que partiellement par des raisons économiques et techniques.

Dans l'industrie, la production en série des pièces détachées permet d'énormes économies. Qu'on tire toujours un avantage économique du montage à la chaîne est, par contre, fortement contesté par les organisateurs du travail eux-mêmes. Et le gigantisme des grandes entreprises, conséquence d'une concentration poussée à l'extrême,   engendre un gaspillage certain. Mais la centralisation de la production a peut-être par-dessus tout comme but de concentrer dans les mains du patronat le pouvoir et le profit, et d'ôter toute autonomie aux travailleurs manuels. De même, la centralisation administrative qui interdit toute initiative et toute prise de responsabilités aux collectivités locales sert à conserver à l'état un pouvoir d'autant plus difficile à contester qu'il est dilué et anonyme. Changer de société, ce serait d'abord prendre le contrôle sur ce qui, de plus en plus, nous échappe.

Cette revendication, il ne faut pas l'entendre sur le mode d'un retour a la simplicité d'un passé que la nostalgie idéalise : la société est maintenant fondée sur un savoir complexe. Ce qui fait problème aujourd'hui, c'est que ce savoir est accaparé par les spécialistes : pas question pour eux de partager avec d'autres les connaissances qui leur assurent autorité, pouvoir et privilèges. Se croyant les maîtres de leur petite case, les experts demandent d'ailleurs pour le reste d'autres experts, détenteurs jaloux d'un autre morceau de savoir : chacun son métier, et l'ordre social est bien gardé.

Or, le fossé qui actuellement sépare profondément ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, pourrait et devrait être comblé dans une société "autre" non pas en niant la nécessité de la compétence, mais en reconnaissant que tous les degrés de compétence peuvent coexister, celui qui en sait plus, loin de mépriser celui dont le savoir est moindre le conseillerait et le guiderait tout en continuant à apprendre d'un plus savant que lui, l'apprenti connaissant ses limites mais aussi ses possibilités, pourrait prendre en charge ce que ses connaissances lui permettent d'assumer.

Le réel problème pour toutes les activités qui requièrent une compétence difficile à acquérir est celui des motivations. Est-ce que le plaisir d'apprendre, celui d'arriver à faire bien des choses que l'on sait difficiles, le sentiment d'être utile a la société suffiraient pour que ces activités soient assurées en tant que "travail libre"? Ou bien ne serait-on pas amené, pour persuader les jeunes d'entreprendre des études ou pour éviter que les experts ne désertent leur poste, à recourir à des "stimulants matériels"   (dispense de travail pénible, avantages financiers, etc.) au risque de reconstituer la hiérarchie du travail et du pouvoir? Problème auquel les Chinois se sont attaqués très sérieusement sans y trouver, autant que l'on sache, de solution entièrement satisfaisante, et qu'on ne peut prétendre résoudre par un coup de baguette magique. En particulier parce qu'il est à peu près impossible de prévoir comment le temps libre serait employé. Je pense que la curiosité et le goût de faire prévaudraient dans une société qui encouragerait, par une éducation appropriée notamment, la créativité plutôt que l'obéissance Une société non productiviste aurait besoin de moins de spécialistes qu'aujourd'hui ou le talent est gaspillé dans des activités concurrentes et des entreprises inutiles (pensez au Concorde...).  Des objets moins nombreux, moins souvent renouvelés, plus simples et plus compréhensibles, appelleraient moins de technicité. Et, dans un autre système social, il serait possible de faire appel à l'ensemble de la société pour y recruter les techniciens, les ingénieurs, les médecins, etc., dont on a besoin, alors que actuellement les experts se recrutent le plus souvent dans les classes sociales les plus favorisées Cela étant, je fais un pari sur la possibilité de développer un assez fort désir de connaître et de créer. Si ce pari échoue, c'est-à-dire si, pour s'assurer des spécialistes qui demeureraient nécessaires, il faut les dispenser entièrement du travail lié, ou bien leur assurer un niveau de vie très supérieur a la moyenne, ou bien encore leur donner nettement plus de pouvoir qu'aux autres, il faut bien avouer que, dans ce cas, le genre de société dont nous parlons ici ne peut pas fonctionner.

 

La relativité des besoins.

 

 La société actuelle vit du mythe du progrès en donnant à chacun l'espoir qu'il aura plus demain, en réalisant dans les faits cet espoir, la croissance permet de voiler la réalité de l'exploitation et les inégalités qui en résultent. Et ce que le système n'arrive pas à dissimuler complètement, la pauvreté qui reste patente, il s'en sert comme argument pour poursuivre la croissance au nom des besoins qui restent insatisfaits. Or, ces besoins, c'est la société qui, pour une large part, les crée.

Tout d'abord en reprenant d'une main ce qu'elle nous vend de l'autre dans notre pays, l'essor de l'industrialisation, qui a permis la consommation de masse a aussi des effets destructeurs qui deviennent plus évidents chaque jour. La nature est menacée, les paysages sont détruits, l'air et l'eau sont pollués, la ou on pouvait jouir, sans rien payer, de l'abondance apparaît la rareté, prometteuse de profitables marchés. Ainsi, les villes étant, de plus en plus. construites ou remodelées en fonction de la voiture individuelle, les transports collectifs, perturbés par les embouteillages, délaissés par trop d'usagers motorisés cessent d'être rentables et disparaissent. Avoir une auto devient alors un réel besoin. La quintessence du progrès : supprimer ce qui est gratuit ou qui ne rapporte pas assez et le remplacer par des produits coûteux en faisant croire à l'acheteur qu'il y a gagné : berné mais content...

Par ailleurs, l'évolution des mœurs et des mentalités contribue à créer de nouveaux besoins qui s'accompagnent d'une demande matérielle.

Revendication d'autonomie : pouvoir s'isoler, ce qui signifie une habitation suffisamment spacieuse, pouvoir se déplacer librement, ce qui veut dire un accès commode a un moyen de transport à utilisation souple. Revendication d'un certain confort : disposer de machines pour effectuer les travaux les plus pénibles, gros lavages notamment, ne pas souffrir du froid, avoir une alimentation suffisante, bien sûr, mais aussi variée et agréable.

Si nous partons des revendications et des aspirations que la société actuelle conduit à formuler, nous nous laisserons enfermer, avec les grands partis de gauche, dans une logique des besoins qui interdit tout changement profond. Par ailleurs, en discutant ces besoins, en en montrant le peu de consistance, en critiquant le rôle des objets qui meublent le vide de l'existence, en dénonçant la société de consommation, nous apparaîtrons comme faisant bien facilement bon marché des difficultés de tous ceux qui n'ont pas les moyens de vivre sans souci. Il y a quelque inconscience par exemple, a vouloir persuader tel ouvrier qui a connu avant la guerre l'extrême pauvreté et qui a accède depuis à un certain confort que l'amélioration de son sort est illusoire.

Nous essayerons de nous frayer une voie parmi ces obstacles en tentant de deviner ce qu'il en serait des besoins dans la société   "autre"   qui nous sert de référence, et à cette lumière, d'analyser ceux qui s'expriment aujourd'hui.

Partons d'un exemple apparemment simple : le besoin alimentaire.

Se nourrir peut sembler répondre simplement à une nécessité physiologique et ne pas appeler de bien longues discussions. Et pourtant, notre manière de nous alimenter, qui nous apparaît   "naturelle"   est apparue récemment et évolue rapidement. La révolution industrielle, en bouleversant le mode de vie traditionnel, a entravé l'abandon de coutumes ancestrales qui fixaient un régime alimentaire équilibré au mieux des ressources disponibles. Et on a pu constater que nul instinct n'empêchait l'espèce humaine d'adopter des régimes alimentaires peu appropriés ou franchement nocifs. Nous sommes arrivés à cette situation paradoxale : l'homme moderne, qui pense connaître cliniquement ce dont il a besoin, commet des erreurs alimentaires qui sont une des principales causes de maladie et de mort selon l'expression populaire, Il creuse sa tombe avec ses dents. A preuve, les causes de mortalité de l'homme autour de 50 ans 1 dans plus du tiers des cas, on peut soupçonner que l'alimentation y a joué un rôle : l'alcool, certaine- ment, pour les cirrhoses du foie, l'excès de graisse, le plus souvent pour les maladies cardiaques et vasculaires, le pain blanc, peut-être, pour les cancers de l'intestin 2

Or, toutes ces habitudes sont apparues depuis peu. Et ces changements dans l'alimentation servent d'alibi aux producteurs pour justifier des pratiques dont ils connaissent la nocivité, alors qu'ils ont simplement contribué à développer ces nouveaux goûts : on élève et on met en vente des veaux souffrant d'anémie grave, maintenus en vie grâce à des doses massives d'antibiotiques, mais dont la viande garde la blancheur parfaite qu'exige le consommateur aujourd'hui, en partant du vin, produit changeant avec le lieu et l'année, on peut, grâce à toutes sortes de manipulations chimiques dont les scandales récents ont révèle l'étendue, obtenir un produit standardisé qui n'a  grand-chose de commun avec l'original, on nous habitue à consommer ces baguettes insipides, sans consistance, rassies aussitôt qu'achetées à la place du simple pain d'autrefois qu'on ne trouve plus que présenté comme un produit de luxe. Nous voyons en somme se faire autour de nous la preuve que le mode d'alimentation n'est pas une donnée de la nature, mais plutôt un produit de la civilisation.

On peut aller plus loin et se demander quel rapport unit la nourriture que l'homme mange et le type de civilisation dans laquelle il vit 3. Ce n'est sans doute pas par hasard si notre société, fondée sur la recherche agressive du profit et adonnée à l'agitation productiviste, est en même temps dévoreuse de viande et avide de drogues excitantes comme l'alcool et le tabac. Il est en tout cas frappant de constater que les marginaux qui essayent de trouver une manière de vivre plus tranquille, plus "cool", adoptent le plus souvent une alimentation plus frugale, moins riche en viande et fument une herbe plus béatifique qu'énervante.

Notes de bas de page:
1. Données sociales, INSEE, 1974,p.199
2. Dr Escoffier Lambiotte, Le Monde, 17 septembre 1975
3 J. Tremolières, Nutrition. Paris, Dunod, 1973

On peut penser que vivre dans une société où chacun aurait tout son temps aurait les mêmes effets, et que s'accompliraient spontanément des modifications dans les habitudes alimentaires qui seraient bénéfiques pour la santé des consommateurs. Plus de frugalité dans l'alimentation des pays riches est d'ailleurs une exigence vitale si l'on songe au tiers-monde : les Français consomment trois fois plus de viande que la moyenne mondiale. Or, l'élevage se fait en grande partie aux dépens de la production de grains qui serait nécessaire pour combattre la famine.

Autre exemple : le besoin de bonne santé. Jusqu'à ces dernières années, il paraissait évident que l'accroissement du nombre des médecins, la multiplication des médicaments disponibles, l'augmentation très rapide des dépenses de santé étaient une bonne chose. Le progrès médical, pensait-on, avait fait reculer la mort qui, jusqu'au siècle dernier, fauchait tant d'enfants, d'adolescents, d'adultes dans la fleur de l'âge. Et s'il se révélait coûteux, on ne pouvait que répéter l'adage :   « la santé n'a pas de prix ». Or, ce mythe du progrès médical indéfini est aujourd'hui soigneusement contesté 1. Il a même été avancé 2, avec de solides arguments, que, dans bien des cas, la médecine cause plus de mal qu'elle n'en guérit. Ces mises en cause ont soulevé des réactions passionnées des tenants de l'idéologie médicale.

Les dépenses de santé, prises en charge par les malades eux- mêmes ou remboursées par la Sécurité sociale, représentaient, en 1959, 6,9 % de la consommation des ménages 3.

Note de bas de page:
1. J -P. Dupuy et S. Karsenty, L'invasion pharmaceutique, Paris, Le seuil, 1974 - M. Bosquet. Écologie et politique. Galilée, 1975 - Revue Tankonalasanté, 1 rue des Fossés-Saint-Jacques, Paris.
2. I. Illich, Némésis médicale, Paris Le Seuil, 1975
3 Rapport sur les Comptes de la Nation 1974. INSEE, 1975

En supposant que cette proportion ne change pas au cours d'une vie de travail, il aurait fallu y consacrer l'équivalent de 2 ans et 9 mois. Mais le coût de la santé s'est accru beaucoup plus vite que l'ensemble de la consommation : il représentait, en 1974, 11,4 % de ce qui était consommé. 4 ans et 7 mois de travail seraient maintenant nécessaires pour assurer la couverture desfrais de santé, soit près de 2 ans de plus qu'en 1959. Or ces 2 ans de travail supplémentaires n'ont pas permis d'allonger la vie d’autant : dans cette période de 15 ans, l'enfant à sa naissance, n'a gagné qu'un an sur la durée probable de son existence 1. Le travailleur de 20 ans, lui, n'y a gagné que quelques mois. Et ces petits gains sont probable- ment plus dus à l'amélioration des conditions d'existence (Hygiène et logement, notamment) qu'à celle des soins médicaux.

Puisque l'augmentation des dépenses de santé n'a pas pour contre-partie un allongement appréciable de la vie, on peut se demander pourquoi elles continuent de s'accroître aussi rapidement, au point de doubler, en francs constants, tous les dix ans. Une première raison en est que la médecine est chargée de réparer les dégâts qui de plus en plus nombreux, sont produit par notre civilisation. Ces maux, on veut les vaincre par le recours à des traitements toujours plus perfectionnés et coûteux là où c'est un autre mode de vie qui serait le remède approprié :

 - les travaux pénibles, importante cause d'usure et de surmortalité,     qu'il faudrait supprimer, adoucir et partager. Considérons par exemple la mortalité des hommes de cinquante ans : Sur 100 000   travailleurs du secteur tertiaire (cadres supérieurs, membres des professions libérales, instituteurs...) 500 meurent chaque année lors de leur cinquantième année : 120 du cancer, 150 d'affections cardiaques ou d'attaques cérébrales, 25 des suites de l'alcoolisme, 50 par accident, 15 par suicide, le reste pour d'autres causes. Sur 100 000 manœuvres, 1 300 quinquagénaires décèdent annuellement Causes de mortalité. 250 cancers, 160 crises cardiaques ou attaques, 200 cas d'alcoolisme, 220 accidents, 50 suicides. Ces chiffres se passent de commentaires : ils permettent de mesurer à quel point l'inégalité des revenus et des conditions de travail se double d'une inégalité devant la maladie, la souffrance et la mort;

- l'alimentation, qui devrait être rééquilibrée. On a pu montrer 3 qu'une augmentation de 10 % du nombre des médecins exerçant dans une région n'abaisse la mortalité que de 0,3 % alors qu'une

diminution de 10 % de la quantité d'alcool consommée fait tomber le taux de mortalité de 1,8 % et que 10 % de graisse en moins dans le régime alimentaire permet de diminuer la mortalité de 2,5 %; - le   "progrès " automobile, responsable d'une horrible boucherie qu'une société lucide ne pourrait tolérer. Les accidents de la circulation, qui tuent 17 000 personnes tous les ans, diminuent de 1,3 année l'espérance de vie à la naissance 1. Ils causent des blessures, le plus souvent graves, à près d'un Français sur cent chaque année; - l'usure nerveuse à laquelle nous soumettent le rythme de la vie actuelle, le bruit, les conditions de travail et de transport, qui ne peut disparaître qu'en changeant radicalement notre manière de vivre; usure nerveuse entraînant un recours de plus en plus massif aux tranquillisants : aux États-Unis ils représentent plus de 30 % de la consommation pharmaceutique.

Note de bas de page:
1 Annuaire statistique, INSEE,1974, p. 32
2 Données sociales. INSEE, 1974, p 207
3 A Letourmy et F Gibert,  "Santé, environnement et consommation médicale ", Rapport CEREBE, 1974 (cité par Illich

Mais la raison la plus fondamentale de l'inflation médicale est sans doute la suivante : nous avons abandonné complètement notre corps à des spécialistes et nous nous comportons, face à la toute-puissance que cet abandon leur confère, comme des enfants avides de soins et de réconfort dont nous demandons toujours davantage. Et nous nous en sommes tellement remis au médecin pour prendre à notre place les décisions qui nous concernent que nous avons la plus grande difficulté à imaginer comment la maîtrise de notre corps pourrait être retrouvée comment, au lieu qu'ils nous imposent des traitements mystérieux, les médecins pourraient nous apprendre à nous soigner et à soigner nos proches, pour tout ce qui est des maladies courantes. Comment, plutôt que nous nous en remettions aux experts appointés du discours scientifique, nous pourrions nous appuyer sur un réseau d'entraide pour discuter et résoudre nos problèmes de tous les jours : l'alimentation de nos enfants et la nôtre, nos difficultés sexuelles, notre angoisse devant la vie. Comment apprendre à vivre avec les vieillards, les infirmes et les malades mentaux, maintenant enfermés dans des institutions dont la fonction première est d'ôter de notre vue ce qui nous gêne, le rappe1 de notre fragilité. Comment réapprivoiser la mort : de plus en plus, on est envoyé faire ça dans les hôpitaux, transpercé d'aiguilles, entubé de partout, sous le contrôle des appareils scientifiques les plus modernes, et on y meurt dans la solitude et l'humiliation. Comment apprendre à accompagner la mort des nôtres, et au terme d'une vie mieux remplie, faire face à la nôtre, éventuellement en en décidant l'heure, la science nous fournissant les moyens de la faire douce.

Note de bas de page: 1 Donnés sociales. INSEE, p. 204

 

 De la limitation des besoins de la découverte de la vraie vie.

Si la consommation prend cet aspect frénétique qui est bien souvent dénoncé, c'est qu'elle vise bien au-delà de la satisfaction de ce que, aujourd'hui, on estime nécessaire. Elle est utilisée à la place de ce qui, dans le fond, nous manque : vivre pleinement, avoir la possibilité d'aimer et de créer. Les publicistes le savent bien. Il suffit de regarder les affiches pour comprendre par quel mécanisme le désir inaccessible d'autre chose est rabattu sur la demande d'objets qu'on peut nommer, acheter et posséder. Voici la contrepartie de nos rêves : une bouteille de bière pour une matinée ensoleillée en forêt, un rouleau de papier- cul pour un sourire d'enfant, une chemise dernier cri pour une nuit d'amour.

Chaque tentative d'assouvir par des achats cette soif d'autre chose qui secrètement nous tenaille se solde par un échec : un nouvel objet nous est proposé et le jeu se relance, où se rejoignent et se conjuguent les intérêts du fabricant et l'avidité du consommateur.

La société actuelle ne nous permet guère de rechercher notre désir : nous sommes déçus quand la vie, dévorée par un travail qui ne lui donne pas de sens, nous apparaît aussi vide. Mais cette insatisfaction, qui pourrait nous amener à remettre en question cette vie-là et à en exiger une autre, est canalisée par 1e système qui comble nos "besoins" en nous empêchant, par là même, de réaliser ce qui nous manque.

Il peut être difficile d'imaginer comment, en dehors de la société ' de consommation qui nous en promet toujours plus, on obtiendra ce "superflu" qui donne à la vie sa couleur et son goût, et ces objets qui assurent notre identité : car c'est par l'intermédiaire des choses que nous possédons, des vêtements que nous portons, des lieux qui nous sont familiers, que nous nous sentons à la fois assez semblables aux autres pour qu'ils ne nous rejettent pas et suffisamment différents   pour que nous ayons la certitude d'être nous-mêmes.

Si nous rêvons que nous n'avons plus rien qui nous distingue, qui nous soit propre, nous sommes saisis d'angoisse : impression de flotter, comme en apesanteur, de manquer de ces reperes que les choses nous fournissent leur réalité nous leste et nous permet le contact avec les autres.

Mais rien, dans ma vision d'une société "autre ", n'implique une telle amputation de l'être. Poser des limites à la consommation peut permettre que se dévoile notre désir d'aimer et de créer et que se libère le temps de vivre qui aujourd'hui fait défaut. Alors nous connaîtrons la joie de laisser couler la vie dont le murmure nous dit ce que nous sommes, la jouissance d'aimer quand rien ne presse, le plaisir de maîtriser une technique qui nous soit propre, de créer nous-mêmes des objets, que nous les destinions à signer notre espace ou à être le don que nous réservons à ceux que nous aimons.

Cette vision de ce qui pourrait être nous explique assez pourquoi l'idée de diminuer fortement la durée du travail rencontre une telle opposition car libérer le temps qu'occupe le travail, c'est ouvrir une brèche dans le carcan ou la société capitaliste a enserré notre vie : la possibilité que nous aurions alors de vivre par nous-mêmes nous   inquiète profondément sans que nous voulions l'avouer comment employer ce temps de liberté, quand le désir d'une autre vie nous appelle nous ne savons ou, loin des chemins que nous nous sommes résignés à frayer. Et cette éventualité de désordre menace la société. On s'accorde donc pour conserver le mythe du travail nécessaire le système essaie de créer des emplois que tout le monde réclame, même   si on les sait de plus en plus inutiles, ou bien, s'il n'y parvient pas, Il   tente de conserver au chômage un caractère honteux, plutôt que d'accepter une diminution générale des horaires qui, même modeste, serait un premier pas dans une direction qu'il sait dangereuse pour lui.

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