24 Heures

25.02.2010

TRAVAILLER 2 HEURES PAR JOUR –ADRET – 1977

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Ce livre extrêmement intéressant publié en 1977, reédité plus tard en format de poche*, est (après vérification) devenu introuvable**.Une réedition serait nécessaire et d’actualité. En attendant cet improbable moment, voici déjà le chapitre 1 de la seconde partie***. Des extraits de la suite, prochainement. (Scanner un bouquin, avec un logiciel de reconnaissance de texte...).

On y retrouve quelques idées développées aussi par BOB BLACK dans "Travaillez, moi? Jamais" éditions l'esprit frappeur

-Episodes publiés sur ce blog 1-2-3-4-5-6-7-8-9 -10-11-12-Fin Cliquez pour atteindre (en 2eme partie de "note")

*1ère édition, éditions du Seuil, 2ème Seuil, Points actuels

**Sauf  en bibliothèque ou chez les bouquinistes.

*** Donner extrait de la première, constituée d’interview intéressant d’ouvrier de divers secteur me semble trop long, moins pertinent ici.

Bonne lecture.

Les commentaires sur ce blog sont fermés, mais -> (commentaires, débats, (menaces de l'éditeur?), ICI)

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Ps : Qui et que sont les auteurs devenus? et  histoire du livre

 

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TRAVAILLER DEUX HEURES PAR JOUR

Partie II, chapitre 1 Le droit à l'utopie

Tout est parti, pour moi, d’une question ; quel était le sens de mon activité scientifique qui m'entraînait à poursuivre obstinément l'exploration de mondes toujours plus lointains, quand les "vrais " problèmes, ceux que pose 1' évolution de l’humanité, demeuraient, malgré leur urgence, hors des murs de l'Institution scientifique? Alexandre Grojendieck qui posait cette question, voilà maintenant quatre ans, y avait répondu pour lui-même. Il avait abandonné les mathématiques, où il était considéré comme un génie, pour se consacrer au mouvement écologique et à la critique de la science.

     J'étais alors physicien-théoricien, passionné par un métier que je possédais bien, reconnu sur le plan international, assuré de mon avenir. La prise de position de Grothendieck vint ébranler mes certitudes et je cessai, assez rapidement, de croire à ce que je faisais. Il m'a fallu plus d'un an pour en tirer les conséquences en arrêtant de faire de la physique. J'avais pourtant la chance d'avoir une situation privilégiée qui me permettait, sans obstacle matériel majeur, de me reconvertir à une autre recherche qui restait à définir. Mais abandonner l'activité scientifique qui soutenait ma vie tout en la dévorant. C'était comme se séparer d'une femme qu'on aime encore quand on s'aperçoit que la vie commune n'apporte plus rien. Après avoir pris cette décision, je me suis senti longtemps très angoissé, comme en état de manque. Heureusement, je n'étais pas seul. Nous nous trouvions plusieurs à espérer une autre recherche, centrée sur les questions de tous, qui sont aussi nos questions, recherche ouverte sur la vie, que nous pourrions pratiquer autrement, sans souci de compétition, de hiérarchie, de signature, sans division du travail. Rêve encore, qu'aucun projet précis ne venait gager.

 

Libérez les horaires!

L'un d'entre nous proposa un jour l'idée suivante : nous pourrions essayer de construire un modèle économique qui permettrait d'évaluer la quantité de travail nécessaire au fonctionnement de la société et -vraisemblablement - de montrer que la durée actuelle du travail pourrait être assez fortement réduite. Bien que motivée par des raisons politiques, cette étude se présentait, à son début, sous une allure scientifique. Je m'étais chargé de rédiger une première version de notre travail. Le parti pris que nous avions adopté me conduisait, tout naturellement, à utiliser le langage universitaire auquel j'étais habitué : objectivité rassurante du discours scientifique qui permet d'abriter dernière un " nous " impersonnel le " je " de celui qui écrit.
      Mon interrogation initiale sur le sens de mon propre travail, je l'avais déplacée. En   "bon scientifique " je m'étais débarrassé de ma question en l'élargissant : quel était le sens du travail en général? Et, surtout, je m'étais efforcé d'y donner une réponse quantitative : en dénombrant les heures perdues, passées à un travail qui n'a pas de sens pour celui qui le fait ; en montrant qu'on pouvait les réduire.
     Cet aspect de la recherche, qui amène, à démontrer, à analyser, à enchaîner les idées avec souci de cohérence et à manier des arguments chiffrés, je ne le renie pas. Mais l'envie me prend aussi de dire ce que je ressens, ce qui donne sens à ma vie, quels sont mes rêves et mes espoirs, Difficiles aller et retour entre deux styles, ruptures de ton parfois brutales, navigation malaisée entre l'impersonnalité et l'impudeur, entre les chiffres et les tripes...
      Quelle que soit ma façon de le dire, ce qui fait la matière de ce livre ne m'est jamais indifférent. Car il ne s'agit pas ici d'atomes, de molécules ou de symboles mathématiques, de tous ces objets de la Science que j’ai maniés pendant vingt ans et qui, au fond, me laissaient froid.
Ici, il est question de ce qui fait la trame de notre vie, de ma vie. Le temps. Le travail. Le temps de travail. Le travail du temps... ça évoque pour moi, comme pour chacun, toutes sortes d'images et de fantasmes.
     Il y a d'abord l'espoir ou 1'illusion qu'il pourrait exister une autre société où je pourrais vivre plus pleinement, plus passionnément, plus près de mon désir. Ce qui anime ma recherche actuelle, c'est la vision de ce que pourrait être la " vraie " vie, de ce que je peux en savoir : souvenir de moments merveilleux qui me font crier : encore et plus!
Comment laisser tout cela de côté? 
    Boulot-métro-dodo : cette ritournelle désenchantée, voilà ce que j'en entends : le travail, qu'il soit pénible ou confortable, ennuyeux ou passionnant exclut la jouissance. Le temps qui passe au travail est perdu pour ce qui me tient au cœur, pour ce qui me fait rêver ; la bise acide de l'aventure, l'amour brûlant ou serein, la joie des corps d'où resurgit la nostalgie du paradis perdu, Le temps qui s'écoule et qui fuit, c'est le temps de cette "vraie" vie qui m'échappe. Compte des jours mal vécus, compte à rebours de l'heure où je serai largué : voici la mort qui s'avance à pas de grisaille. Ma mort, certaine, mais que je ne peux pas imaginer; la 'mort du monde, angoisse que je peux, elle, nommer :   catastrophe écologique ou apocalypse nucléaire. Craintes qui me poussent à me battre contre un système fou qui met, de fait, l’humanité en danger. Craintes dont je perds conscience dans la vie trop bien remplie de tous les jours. D'abord grâce au travail, qui revient ici par ce détour. Meilleur remède à l'angoisse, le travail qui, comme une drogue, me fait oublier ou surplomber la mort; qui, jour après jour, me permet d'user le temps en attendant que le temps m'ait usé; mais qui me donne aussi ce que chacun devrait pouvoir connaître : le contentement de mettre au monde une création qui porte sa marque, de s'exprimer, de donner un sens collectif à sa vie. J'ai la chance, aujourd'hui, d'un tel travail : écrire dans ce livre, en profitant de mes privilèges universitaires qui me laissent la liberté de mon temps.
Où est le progrès?
Voici, pour commencer, des chiffres. Peu nombreux, mais frappants.
Je considère l'économie française pendant deux périodes de quarante ans chacune : 1896-1936 et 1936-1976. Dans la première période, la productivité (c'est-à-dire la production par homme et par heure) a été multipliée par 3. Dans le même temps, la durée du travail a été divisée par 1,4. Pendant la seconde période, la productivité a augmenté encore plus que pendant la première : elle a été multipliée par 3,4; mais la durée hebdomadaire du travail n'a pratiquement pas varié (1).
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Note de bas de page:
1. J -J. Carré P. Dubois et E; Malinvaud La Croissance française, Paris, Le Seuil.
1972. Rapports sur les Comptes de la Nation 1973, INSEE, 1974.

    Là où il fallait, en 1896, un travail hebdomadaire d'une soixantaine d'heures, 6 heures suffiraient aujourd'hui pour assurer la même production. Entre-temps, la durée hebdomadaire du travail n'a diminué que de 30 %. Un choix de civilisation a été fait : utiliser les possibilités ouvertes par le développement prodigieux de la technique au cours des cent dernières années non pour réduire le temps de travail, mais pour accroître la production.
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     Au début du siècle, la condition de vie des ouvriers était, selon ce qu'il nous en semble aujourd'hui, bien proche de la misère. La production, insuffisante à en assurer l'amélioration, ne croissait que lentement. C'est pourtant à cette époque qu'ont eu lieu les diminutions significatives des horaires de travail. Dans la seconde période, au contraire, malgré un niveau de vie initial bien   supérieur, l'augmentation de productivité a été entièrement consacrée au progrès de la production, sans que la durée du travail change appréciablement. C'est finalement depuis la guerre qu'a été fait, de manière radicale, le choix d'une société, productiviste et consommatrice, choix qui, au début du siècle restait encore indécis. Je ne cesse de m'étonner de ce paradoxe et de ce que si peu de gens s'en étonnent...
     Les réductions du temps de travail ne résultent pas de l'opération du Saint-Esprit, ni du bon vouloir du patronat, mais de dures luttes ouvrières. Au début du siècle, le mouvement ouvrier a comme objectif principal la diminution de la durée du travail. En réponse aux luttes ouvrières est votée la loi du 30 mars 1900 qui fixe la journée maximale de travail à 12 heures par jour pour les hommes et à 11 heures pour les femmes et les enfants de plus de 12 ans. Qu'il ait fallu une loi pour spécifier de telles limites dit assez la précarité de la condition ouvrière à cette époque et l'ampleur des combats qui restaient à mener. Sous l'influence des anarcho-syndicalistes, très sensibles à tout ce qui concerne l'émancipation de l'individu, la CGT décide, au congrès de Bourges en 1904, de l'objectif prioritaire de la lutte pour les deux années à venir : la limitation à 8 heures de la journée de travail. La motion finale du congrès prévoit   "d'organiser une agitation intense et grandissante à l'effet que : le 1er mai 1906 les travailleurs cessent d'eux-mêmes de travailler plus de 8 heures ".
   Il apparaît clairement dans ce texte l'idée de ce qu'on appelle aujourd'hui l'autoréduction du travail. Ce mot d'ordre est par exemple explicitement développé par le responsable syndical Emile Pouget connu par ses pamphlets parus sous la signature de " père peinard " : "Le jour où nous voudrons fermement les 8 heures, nous n'aurons qu'à opérer nous-mêmes. Il n'y aura qu'à nous entendre et à quitter les ateliers et les usines une fois 8 heures de travail accomplies. Ce jour-là, y aura pas d'erreur! Ni patrons, ni gouvernement n'auront assez de puissance pour nous faire travailler cinq minutes de plus. Il faudra bien que les charognards   mettent les pouces."   Mais le choix deux ans à l'avance, de la date du déclenchement de l'action fournissait au gouvernement le moyen de l'entraver : les masses ouvrières qui se dirigeaient, pleines d'espoir, vers la place de la République, lieu prévu pour la manifestation du 1er mai 1906, furent dispersées, avant d'avoir pu se rassembler, par des forces de police exceptionnellement nombreuses. Malgré tout, l'alerte avait été chaude pour le pouvoir qui fait adopter dés juillet 1906 une loi instituant le principe d'un repos hebdomadaire d'au moins 24 heures consécutives. La loi des 8 heures ne devait finalement être votée qu'en avril 1919 en réponse à l'agitation révolutionnaire qui s'était répandue dans toute l'Europe à la suite de la Révolution soviétique.
     La dernière réduction importante de la durée du travail date de 1936.
A la suite de la grève générale, le gouvernement fit adopter deux mesures qui étaient revendiquées depuis longtemps : la semaine des 40 heures et les 2 semaines de congés payés.
    Les trente dernières années, on a vu se développer une situation toute différente. La durée hebdomadaire du travail, fortement augmentée dans l'immédiat après-guerre, n'a depuis lors décru que très lentement et se situe encore au-dessus du niveau de 1936. Production et consommation ont par contre grimpé en flèche. Avec l'ensemble du monde industrialisé, la France a connu, depuis la guerre, une   "croissance" régulière et importante. Cela se traduit par des chiffres : de 1949 à 1974, la production intérieure brute, c'est-à-dire le volume des biens et des services produits, a été multipliée par plus de 3. En dépit de très fortes inégalités, qui ne se sont pas réduites avec le temps, la majeure partie de la population a profité de cette croissance pour améliorer son confort matériel. Ainsi, aujourd'hui, 80 à 90 % des   "ménages"   possèdent un récepteur de radio, un réfrigérateur, une télévision; et il y a de 60 à 70 % des ménages qui ont, par ailleurs, une automobile, un aspirateur, une machine à laver, un électrophone (1).
Le parc de logement, insuffisant et vétuste, s'est complètement renouvelé : 41 % des logements français ont été construits entre 1949 et 1973. Dans les douze dernières années, plus de 4 millions de logements, utilisés comme résidences principales, ont été mis en service. Dans le même temps, plus d'un million, de logements anciens ont été rénovés.
Alors qu'en 1962 la proportion des logements sans eau courante s'élevait à 22%, elle n'était plus que de 3 % en 1973 (2). Le revenu mensuel moyen, net d'impôts, pour un couple ayant deux enfants se situe en 1975 autour de 6 500 F (3). Ce chiffre surprendra sans doute par son ampleur. Comment a-t-il été obtenu? En supposant que la somme totale de ce que chacun gagne en France a été répartie équitablement entre tous les foyers. Il s'agit donc d'un calcul théorique, qui montre que, dans une situation d'égalité, l'ensemble des Français vivrait confortablement. Mais (voir l'annexe à la fin du livre) la France est l'un des pays où les écarts entre les revenus sont les plus grands. Parler de moyenne dans ces conditions n'a guère de sens : de très nombreux Français   sont réellement pauvres alors que d'autres moins nombreux sont excessivement riches.
     En face de cet accroissement spectaculaire de la richesse nationale, la durée du travail est demeurée,   nous venons de le voir, remarquablement stable; pour les salariés, une moyenne de 44 heures par semaine en 1972, soit 10 % de plus que les 40 heures fixées par la loi de 1936. Bien sûr, la durée des vacances est passée, depuis lors, de 2 à 4 semaines, soit une réduction de 4 % du temps de travail annuel.
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Note de bas de page:
1. Philippe Sallée,   "L'équipement des ménages au début de 1974 ", INSEE, M37, 1975 2. N. Seligmann, Economie et Statistique, no 64, 1975. p. 19.
3. Voir l'annexe.

Ceci ne compense même pas cela. On pourrait opposer à cette considération globale la baisse régulière du temps de travail observée depuis 10 ans. Mais le taux de diminution est faible, inférieur à 1 % par an 1, alors que, dans le même temps, le taux de croissance de l'économie atteignait presque 6 %.
    A la fin de 1974, alors que le nombre de chômeurs dépassait le million, la durée hebdomadaire de travail n'était pas descendue au-dessous de 42 heures : on n'est pas encore revenu aux horaires que les luttes ouvrières avaient permis d'obtenir voici 40 ans. De plus l'urbanisme tel que le système capitaliste le pratique exile les travailleurs de plus en plus loin du lieu de leur profession : entre le boulot et le dodo, beaucoup de métro. Ainsi ces dernières années, les diminutions de la durée de travail ont été compensées pour moitié par un allongement des trajets. L' "amplitude de la journée de travail ", c'est-à-dire le temps que chacun passe en dehors de chez lui pour l'exercice de sa profession dépasse en moyenne 11 heures par jour 2. Le travail continue de dévorer le temps de vivre.
    Mais pour le moins, les conditions de son exercice ont-elles changé? Qu'en est-il des cadences élevées, des bruits insupportables, des risques d'accident, de la parcellisation, des trajets longs et pénibles? Y a-t-il, objectivement, amélioration ou aggravation? Quelle que soit la réponse objective à ces questions, il est hors de doute que le travail est, de plus en plus, ressenti comme vide de sens, comme contrainte insupportable. On constate une "allergie" au travail 3 qui se traduit par un taux d'absentéisme élevé qui dépasse souvent 10 % par toutes sortes de malfaçons, souvent volontaires, par des grèves sauvages qui n'ont parfois d'autre objet que de protester, de manière muette, contre le travail lui-même.
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Note de bas de page:
1. Données sociales. INSEE, 1974, p. 40.
2. B. Seys, Economie et Statistique, no 69, 1974. p. 59.
3. J. Rousselet. L' Allergie au travail. Paris, Le Seuil, 1974; coll.   "Points actuels", 1978.

Durée du travail et système politique.

    La société où nous vivons à beau nous paraître injuste, folle, invivable, elle existe massivement et son maintien est garanti par des forces dont il est difficile de triompher. Ces forces, ce sont d'abord celles auxquelles se heurte depuis toujours le mouvement révolutionnaire : les puissances économiques, le pouvoir politique qui les représente, l'appareil de répression qui assure la garde de leurs privilèges ce sont celles qui, en définitive, devront   être vaincues pour que le pouvoir change de main et qu'un nouveau régime puisse s'établir.
    Et puis, il y a les forces qu'on peut qualifier d'idéologiques, celles que la société a placées en chacun de nous, à notre insu. Ce qu'il nous est permis de penser, de faire, d'aimer a été décidé pour nous sans que nous en ayons conscience : il y a les préjugés, les dégoûts, les habitudes que nous avons acquis par l'éducation; le cadre de nos raisonnements qui a été forgé par l'école; l'information qui nous est livrée filtrée et déformée; la manière de s'habiller, de manger, de vivre que nous empruntons à notre entourage et dont nous ne pouvons trop nous démarquer sous peine d'être rejetés; le moule pour notre pensée que nous fixe l'adoption inévitable du langage commun. Notre révolte même est canalisée dans les voies de ce que nous pouvons imaginer comme possible et nous n'arrivons tout simplement pas à mettre en cause certains aspects de l'ordre établi   tellement ils nous paraissent naturels. Mais lorsqu'une occasion nous permet de dévoiler et d'attaquer l'un de ces obstacles idéologiques, le terrain sur lequel se déroule l'action politique s'en trouve élargi et les perspectives des luttes sociales sont renouvelées. Mai 68 a ébranlé le principe de l'autorité; et des actions comme celles des Lip, impensables auparavant, ont pu depuis lors avoir lieu. La parole des femmes, que le MLF a forcé à entendre, a miné la distinction, établie par les hommes, entre vie privée et vie publique et a fait apparaître que tout le quotidien est politique. Après les réalisations du MLAC, il n'est plus aussi évident que nous devions abandonner passivement notre corps au soin de spécialistes longues ment formés   et dûment diplômés. Et la révolte des minorités met en cause la légitimité de l'état centralisateur, l'uniformité nationale qu'il impose, la langue commune qu'il prescrit, en revendiquant un pou- voir local, rapproché du citoyen, le droit à la diligence, la libre disposition du parler maternel.
    La société actuelle a un intérêt vital à ce que la question du travail ne soit pas discutée. Pour éviter tout débat, elle nous a inculqué toutes sortes de bons principes. La durée du travail, en particulier, apparaît déterminée avec la rigueur d'une donnée naturelle. Diminuer l'horaire journalier de 8 heures, fixé voilà plus de cinquante ans, semble aussi inconcevable que de réduire le nombre de jours de l'année, que de changer le nombre d'heures que compte le jour. Le travail, dans sa nature et dans sa durée, répétitif, ennuyeux, mangeur de vie, apparaît aujourd'hui comme inévitable. Il est vrai que, de plus en plus nombreux, des marginaux, des jeunes, des femmes contestent cette nécessité. Cette contestation n'est pas prise au sérieux par des gens qui se targuent de réalisme : elle ne serait qu'un luxe que peut se permettre une société dont la richesse est le produit d'un travail intense et qui ne peut tolérer cette contestation qu'à la condition qu'elle ne s'étende pas trop. Nous voulons au contraire appuyer cette révolte en montrant qu'il est parfaitement raisonnable, dans l'état actuel de la technique, de diviser par 3 ou 4 la part de travail pénible et ennuyeux que réclame le fonctionnement de la société dans son ensemble.
       Cette affirmation va sans doute faire sursauter et conduire plus d'un lecteur à aborder la suite avec le plus grand scepticisme : s'il était possible, nous dira-t-on, de réduire la durée du travail autant que nous le disons, ça se saurait et ça se ferait Nous ne pouvons nous contenter d'attribuer cette réaction de scepticisme aux préjugés idéologiques que la société a développés en chacun de nous. Il nous faut encore voir pour quelle raison cette société se défend avec tant d'énergie dés que le travail est mis en question. Pourquoi le progrès technique a-t-il été utilisé presque uniquement pour développer la production de biens matériels et de services consommables et a-t-il si peu servi à diminuer la durée du travail? Il vient immédiatement à l'esprit de mettre en cause la société capitaliste. Le désir de profit de l'entrepreneur et le désir d'accumulation du consommateur se conjuguent sur le mode du toujours plus. La croissance : pour le Capitaliste, produire plus, c'est vendre plus et, ainsi, multiplier les occasions de profit. Il faut donc que 1'appareil   de production tourne à plein rendement Pour le consommateur, c'est la perspective d'acquérir demain le jouet que possède déjà le voisin et que la publicité présente comme la solution réaliste au rêve d'une autre vie. L'espoir du mieux-être vient masquer la réalité de l'exploitation et de l'inégalité et contrarier le désir de révolte que cette situation devrait susciter. Dans les conditions actuelles, l'iniquité sert le système en alimentant l'envie : pour avoir les moyens d'assouvir la soif d'achats qu'elle provoque, il faut travailler plus, quitte à y gâcher sa vie. Enfin, le maintien d'une durée élevée du temps de travail assure la société capitaliste contre une "mauvaise" utilisation du temps libre qui lui ôterait des possibilités de profit. Où irait-on, si les gens faisaient eux-mêmes ce qu'ils doivent acheter aujourd'hui ; aménager leur logement, réparer leur voiture, prendre soin de leur corps? Faire tout cela aujourd'hui; il n'en est guère question : on n'en a pas le temps, on en a perdu le goût. Libre champ est donné à l'industrie des   "services" qui nous vend à grands frais ce que nous ne pouvons plus faire nous-mêmes : organiser nos vacances, avoir des relations avec les autres, découvrir et exercer notre corps.

       Incriminer le capitalisme ne suffit pas : pour toute société, même socialiste, où l'appareil est centralisé et concentré dans quelques mains, diminuer la durée du travail est une opération qui présente de gros risques. Bien sûr le pouvoir dispose de parades à la libération du temps. Les gens peuvent être découragés de s'intéresser de trop près à ce qui, de fait, les regarde, sous le prétexte que des problèmes tellement complexes doivent être confiés à des experts ou à des fonctionnaires dont la docilité est assurée. Ils peuvent être poussés à passer leur temps libre devant un verre ou au spectacle de la télévision. Ils peuvent être aussi, ce qui revient au même, fortement invités à assister à des réunions multiples où les thèmes de discussion ont été décidés en haut, où les débats sont soigneusement canalisés par les hommes de confiance du régime, où les conclusions sont inévitablement conformes à ce qui avait été prévu. Mais les débordements restent toujours possibles, le temps libre risque d'être utilisé pour discuter, pour s'organiser à la base, pour inventer des formes de vie collective. Le pouvoir ne trouve plus alors en face de lui des individus anonymes, isolés, prêts à l'acceptation, mais des groupes conscients, forts, difficiles à manipuler.
      Une importante diminution de la durée du travail ne peut avoir lieu que dans une autre société qui ne serait pas gouvernée par le profit et où le pouvoir de division et les possibilités concrètes d'organisation seraient le plus possible décentralisées au niveau d'unités dont la taille permette qu'on s'y connaisse et qu'on s'y reconnaisse ; communautés, collectifs d'immeubles, organisations de quartier, de village, associations, etc.
Pourquoi ne pas utiliser, pour décrire cette société, les termes habituels? Pourquoi ne pas parler de "socialisme" et d'"autogestion"?
      Mon hésitation à utiliser ces mots vient de ce qu'ils sont, d'une certaine façon, usés avant d'avoir servi. On les entend trop souvent dans la bouche de gens qui sont manifestement résolus à ne pas mettre en cause les fondements du capitalisme - profit et catégories marchandes - ni la centralisation du pouvoir économique et politique. Par ailleurs, il n'y a, de par le monde, aucune expérience existante à laquelle nous puissions nous référer sans réserves. L'autogestion yougoslave, ce qu'on nous raconte de la Chine, les pratiques trop oubliées du mouvement anarchiste nous fournissent d'importants éléments de réflexion mais ne suffisent pas à définir un modèle qui nous satisfasse pleinement.
     Par quel moyen s'assurer du pouvoir? Comment ménager la transition entre ce qui existe aujourd'hui et la société "autre" dont il est question ici? Comment être sûr, en l'absence d'exemple concret, qu'une   telle société peut fonctionner et durer sans retour en arrière ou recours à la contrainte? Répondre à ces questions est, je le sais bien, la condition de toute action politique qui vise à transformer la société. Mais notre objectif n'est pas ici d'ébaucher un programme politique; il est de contester les solutions qui nous sont imposées aujourd'hui.
Pour cela je partirai de renseignements économiques, de données sociales, de caractéristiques psychologiques tirées de la société actuelle mais, au lieu de me laisser enfermer dans la logique folle du système, j'utiliserai ces faits   "autrement".
    Ce souci de ne pas trop m'éloigner du réel limitera ma vision de ce qui devrait être : je me baserai sur un système de prix, alors qu'on voudrait échapper à la société marchande; je parlerai souvent comme si les mêmes objets devaient continuer d'être produits bien que je sache qu'il faut les repenser; et surtout, je ne semblerai guère tenir compte de tous les changements qu'une société fondamentalement différente de la nôtre engendrerait : structures mentales, manière de vivre, comportement social, éducation, en seraient nécessairement transformés.
    Cette manière de faire m'assurera cependant d'un certain ancrage à la réalité : en ne décollant pas trop du terrain de ce qui existe, j'éviterai de trop "planer". D'ailleurs, il ne s'agit pas ici de tirer les plans d'une société idéale, mais de regarder d'un œil critique ce qui se passe dans la société où nous vivons.
Le droit à l'utopie.
      Mais voilà : je mélange le rêve et la réalité et ça ne se fait pas. Le Droit à la paresse 1 ou l'An 01 2, c'est agréable à lire au lit le dimanche matin, avec le café au lait et les croissants. Pour le pain quotidien, on s'en remet aux économistes de métier : ils ont le monopole des chiffres et l'autorisation de s'en servir; il n'est permis d'entrer dans leur monde qu'à condition d'utiliser leur méthode : partir de la situation actuelle et construire à coup d'enquêtes et d'ordinateurs un plan pour les années suivantes. Au rythme de 5 % par an, l'avenir se développe sans rupture avec le présent. Pour ce qui est du long terme, on ne sait pas où on va, mais on y va : scientifiquement.
      Et si la réalité était folle? Et si c'était le rêve qui nous ouvrait la voie de la sagesse? Les écologistes, qui osant poser ces questions, nous pressent de choisir entre   "l utopie ou la mort"3 . Ici, nous préférons l'utopie.
      Il y a d'abord une question de méthode, je l'ai dit. En physique, nous avons souvent recours à des "modèles" théoriques qui incorporent à gros traits ce qui caractérise une situation. On peut, en changeant les données de départ, réaliser sur le papier des "expériences" par la "pensée" qui permettent de comprendre certains phénomènes qu'on ne peut étudier au laboratoire : le fonctionnement des étoiles, par exemple.
J'utilise l'utopie en ce sens : c'est un "modèle" de société non autoritaire où le rôle moteur du profit a disparu. Nous pourrons, grâce à ce modèle, évaluer ce que le système capitaliste nous coûte en peine perdue, chiffrer le gâchis et l'exploitation dont chacun, dans son travail et sa vie, a conscience mais sans pouvoir en mesurer l'étendue.
     Mais il se trouve que ce "modèle" de société n'est pas un simple intermédiaire de calcul qu'on peut oublier après s'en être servi. C'est l'utopie séductrice qui anime notre action, la société-modèle vers laquelle tend notre militance, l'ailleurs de nos rêves où abondent le lait et le miel.
     Au siècle dernier, le socialisme était une pure utopie. Mais cette utopie guidait la marche du mouvement ouvrier qui n’hésitait pas à se battre pour sa réalisation. Aujourd'hui, dans sa version autoritaire et centralisée, le socialisme est devenu une réalité qui fait plutôt fonction de repoussoir.
      Le socialisme libertaire, lui, n'a fait l'objet que d'expériences limitées qui ont été écrasées avant d'avoir fait leurs preuves. On ne peut donc se baser, pour ce type de société, sur aucun modèle existant. Là comme il y a cent ans, c'est toujours l'utopie qui nous guide. Je ne vois aucune raison d'en éprouver de la gène : ce n'est pas parce que la société autogestionnaire n’existe nulle part que sa réalisation est impossible. Et puis ceux qui ironisent : "vos idées, c'est de l'utopie!", ceux qui se résignent au "réalisme" - qu'ils soient partisans du capitalisme ou du socialisme modèle Lénine - ont-ils vraiment motif à être si fiers du monde qu'ils nous ont fait?
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Note de bas de page:
1. P. Lafargues Le Droit à   la paresse, Paris 1883; réédité chez Maspero.
2. Gébé, L 'an 01, Paris, Editions du Square (Folio).
3. R. Dumont L 'Utopie ou la Mort, Paris, Le Seuil, 1974.
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